Afghanistan : La désillusion démocratique

Son quartier général est une petite maison entourée d’herbes folles dans l’un des quartiers poussiéreux de Kaboul. Tout autour, des hommes armés montent la garde. À quelques jours du scrutin, Shahla Ata, l’une des deux femmes à se présenter à l’élection présidentielle, reçoit les journalistes étrangers à la chaine. Une belle histoire, pourrait-on se dire, dans un pays qui il y a encore sept ans était dirigé par les Talibans. « L’Afghanistan est aujourd’hui prêt à voter pour une femme. Le changement est en cours dans le pays, explique-elle sans pour autant paraître très convaincue. » L’analyste afghan Haroun Mir ne partage pas cette vision des choses. « Ce n’est pas vrai du tout, réagit-il. L’Afghanistan reste une société extrêmement traditionnelle. Dans mon village, à trente kilomètres seulement de Kaboul, les hommes ne permettent même pas aux femmes d’aller voter. »

 

Une affiche de campagne de Shahla Ata, l'une des deux femmes candidates à la présidentielle (Photo B.Bringer)

 

Alors que les afghans s’apprêtent à élire pour la deuxième fois de leur histoire un président, la désillusion est grande parmi la population. La promesse de l’instauration d’une démocratie tenue par la communauté internationale et le gouvernement Karzaï après la chute des Talibans leur paraît bien loin. « Tout est joué d’avance. Que l’on vote ou que l’on ne vote pas, le résultat est déjà écrit, s’insurge Samin Afzal un étudiant de 20 ans. Ces élections n’ont pas de légitimité. Ce sont les États Unis qui tiennent les ficelles et le président Hamid Karzaï est leur marionnette.» Comme beaucoup de jeunes afghans qui auraient eu pour la première fois l’occasion de glisser un bulletin dans l’urne, il n’ira pas voter, déçu par les promesses non tenues et la corruption des autorités. « De quelle démocratie parle-t-on, s’interroge Farid Ahmad, un autre étudiant de 20 ans, la démocratie exportée par l’occident ? Cela ne peut pas fonctionner ici. Nous avons besoins d’une démocratie afghane basée sur notre héritage islamique. »

Les innombrables affiches électorales placardées sur les murs de Kaboul n’y changent rien. La campagne présidentielle n’enthousiasme pas les Afghans. « Il n’y a pas de rassemblements de supporters spontanés, explique l’analyste Haroun Mir. Pour attirer les gens dans leurs meetings, les grands candidats paient des intermédiaires qui rassemblent du monde et offrent des repas gratuits. » Mais pour lui, c’est surtout l’insécurité qui risque de remettre en question le caractère démocratique de ce scrutin. « Je ne suis même pas sûr que dans les jours qui viennent l’on soit encore capable de tenir les élections, confie Haroun Mir. La menace des Talibans est bien réelle, surtout dans le sud du pays. »

 

Les insurgés ont en effet appelé la population à boycotter le scrutin, multipliant les intimidations. Sur les murs de la mosquée de Kandahar (Sud) une affiche annonce clairement la couleur : « Vous ne devez pas participer aux élections car nous allons prendre pour cible les bureaux de vote, prévient-elle. Nous punirons sévèrement tout ceux qui iront voter. » Un commandant insurgé de la ville de Zabol (Sud-Est) a de son côté déclaré dans un prêche que les Talibans couperaient tous les doigts portant la trace de l’encre indélébile avec laquelle on marque les votants. Dans certaines régions tenues par les rebelles, les forces occidentales et les autorités du pays n’ont toujours pas pu mettre en place de bureaux de vote. Selon la Commission Électorale Indépendante afghane, plus de 10% d’entre eux pourrait rester fermés à cause des violences. « Nous avions prévu 7 000 bureaux sur l’ensemble du territoire, explique son président, le Docteur Azizullah Lodin, nous n’avons pour l’instant pu en ouvrir que 6 200. »


La communauté internationale redoute qu’une faible participation due à une démotivation des Afghans et aux menaces des Talibans ne remette en cause la crédibilité du scrutin et déstabilise un peu plus le pays. Dans un ultime effort, les forces occidentales tentent de sécuriser les zones à risques. L’armée américaine vient de lancer une nouvelle offensive dans la ville du Sud de Dahaneh aux mains des insurgées. Mais ces opérations ont un prix. Depuis la chute des Taliban, jamais les pertes humaines dans les rangs étrangers n’ont été si élevées. 32 soldats occidentaux ont perdu la vie en Afghanistan depuis le début du mois d’août.

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